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Prédications

Genèse 28, 10-23

Prédication du culte de consécration et d’agrégation Christine Hahn, Vincent Schneider Vy Tirman, Marianne Gueroult

Luc 19, v.1-6

Genèse 28,10-23

Pour marquer d’une pierre blanche le jour de votre consécration et d’agrégation, je vous propose d’écouter, une fois n’est pas coutume, le langage des pierres.

Souvenez-vous, avec la complicité de sa mère Rebecca, Jacob a volé la bénédiction paternelle au détriment de son frère Esaü. Jacob est en fuite devant la fureur légitime de son frère qui a juré de se venger. Le but de la marche est aussi de retrouver un vrai foyer en se se rendant le plus vite possible chez Laban son oncle.

Au cours de sa marche, il est surpris par la nuit. Il est obligé de se coucher à même le sol. Il se sert alors des moyens du bord en prenant la pierre la plus lisse possible pour en faire son chevet. Oreiller pas très confortable, même si à défaut, il fera l’affaire.

Jacob s’endort et voilà  le temps du rêve.

Quelques-uns parmi vous en ont certainement des illustrations colorées de cet épisode dans leur tête. Je pense, quant à moi, à l’échelle de Marc Chagall peinte dans les tons bleu rouge violet ; et tout au sommet de l’échelle on voit un bel ange tout en jaune vif. Le rêve de Jacob a donc nourri les imaginaires des artistes et enflamme aussi les nôtres. Or les historiens nous apprennent que cette échelle a elle aussi quelque chose à voir avec des pierres. En effet, les vestiges anciens nous montrent que  la description de l’échelle de Jacob est directement inspirée des sanctuaires religieux de l’époque érigés dans les pays voisins. Les habitants d’Egypte et de Mésopotamie avaient construit des tours monumentales de pierres munies de rampes qui faisaient office d’escalier. Le but de ces édifices était d’avoir une hauteur très élevée. Le texte que vous avez entendu fait allusion à cette croyance, en mentionnant que Jacob rêve d’une échelle « dont le somment touchait le ciel ».

 Au somment de ces tours se trouvait le temple, demeure de la  divinité, tandis que dans le bas il y avait la demeure des hommes[1]. Le rêve de Jacob rejoint donc les aspirations des humains qui souhaitent avoir un contact avec les puissances supérieures. Mais le texte biblique donne une touche tout à fait originale à cette rencontre. Les messagers de Dieu montent et descendent de l’échelle : le divin et l’humain se croisent et se rencontrent. Avec une grande solennité, une parole de la part de Dieu est adressée à Jacob, parole de promesse d’une vie continuée et assurance d’une protection sur le chemin. Ce qui caractérise cette rencontre, c’est la bienveillance incroyable du Dieu biblique. Peu importe la tromperie, peu importe la lâcheté, peu importe même l’usurpation de la bénédiction, peu importe la fuite, Dieu ne lâche pas Jacob.

Ce qui est attendu habituellement devant la tromperie et la lâcheté, c’est le blâme, les menaces, la malédiction même. Or le Dieu de Jacob ne juge pas notre vie selon ce que nous faisons. Il ne s’acharne pas là où les humains ont démérité. Il ne fige personne dans le passé. Jacob est vu dans ce qu’il est ici et maintenant. Il est vu non en fonction de ses actions passées, mais de son besoin présent : le Dieu de Jacob n’enferme pas les hommes dans ce qu’ils ont fait ou produit.   Voici donc une belle goulée d’air pour nous aussi. Dans notre société moderne qui parle si fort de mérite, de récompenses, d’efforts, de réussites obtenues à la force du poignet ; dans un univers professionnel fait de prestations, de jugements quant au résultat, dans une société bourrée de statistiques, qui focalise notre regard sur le quantitatif, voici une parole différente : chacune, chacun est cueilli sur sa route, là où il est et là où il en est. Voici un Dieu qui nous recueille et qui nous promet la qualité d’une présence.

Mais ne sommes nous pas en plein rêve ? Jacob n’est est-il pas victime d’une illusion ?

Poursuivons alors notre récit

« Jacob se leva de bon matin, il prit la pierre dont il avait fait son chevet, l’érigea en stèle et versa de l’huile sur son sommet »[2]. Remarquez que la stèle est érigée sans sophistication, elle est dressée avec les moyens du bord, puisque Jacob prend la pierre qui lui servi  comme chevet. Selon la coutume, il verse de l’huile sur cette pierre pour la distinguer des autres et pour bien marquer que là était le lieu de la manifestation de Dieu.

Détail important qui touche la présence divine : elle est reconnue après coup.

Nous voici donc placés devant la confession de foi de Jacob que je vous suggère de reprendre à notre compte :

« Vraiment Dieu  était en ce lieu et je ne le savais pas ! »

Dieu était-il présent quand vous défendiez un projet politique pour contrecarrer l’injustice ? Dieu était-il présent quand vous rendiez votre  village ou votre ville la plus propre possible ?  Dieu était-il présent à l’heure où, sans vous lasser, vous répétiez le même théorème de mathématique ? Plus étonnant encore Dieu si l’on se réfère au Dieu de Jacob le trompeur et de Zachée le collaborateur, Dieu était-il présent lorsque je fuyais la confrontation ou que par mon silence je cautionnais des demi-vérités ? Etait-il présent quand votre ventre se nouait à cause du trac, et qu’avec d’autres vous attendiez de monter en scène pour jouer un morceau de piano ? Dieu était-il présent quand vous faisiez les nettoyages pour un parent alité ? Dieu était-il vraiment présent dans cette conversation avec des parents qui demandaient le baptême ?

Dieu était-il présent ?

« Oui, vraiment Dieu était en ce lieu et je ne le savais pas ! »[3]

Oui, c’est donc souvent après coup que nous repérons la présence de Dieu. Or cette dernière n’autorise plus n’importe quoi, parce qu’elle ouvre sur un grand respect de Dieu (c’est ce que notre texte dit quand il parle d’un lieu redoutable).

Dieu se manifeste dans les endroits imprévus, mettant souvent à mal nos représentations et les images que nous nous faisons de lui. Il est là dans les lieux les plus reculés et les situations qui semblent désertées par lui. C’est une des leçons les plus constantes de la confession de foi chrétienne. Nous avons beaucoup à prendre et à apprendre de Jacob le dresseur de stèle.

Bien sûr, et nous le savons aussi par expérience : la stèle dressée reste un signe fragile et non une preuve. Elle reste un don et nul ne peut d’avance assigner Dieu à résidence.

Mais  aujourd’hui l’essentiel n’est pas là. Ce qui compte pour nous en ce jour, c’est l’étonnement et cette surprise : celle de Jacob notre frère en humanité totalement, pétri dans  la même pâte, qui reconnait la présence bienveillante de Dieu « Vraiment Dieu était en ce lieu et je ne le savais pas ! »

Nous voici tous et toutes appelés, laïcs, diacres, pasteurs, sans distinction, au service d’une même mission. Elle consiste être des poseurs de jalons. Elle nous invite à être des  marqueurs de lieux de la manifestation de Dieu. Par vos personnes, par vos paroles et vos actes, vous pouvez attester indirectement de la présence de Dieu présence, si souvent non remarquée sur le moment et aperçue seulement après coup. Voilà votre vocation.

Quels soient les lieux et les circonstances de gens que vous croiserez, vous êtes appelés à être des dresseurs de stèles qui reconnaissent un espace où Dieu est venu se loger.

Il m’est arrivé une ou deux fois dans ma vie d’avoir un retour nombreuses années après. Suite à une visite que je croyais sans relief ou après un acte ecclésiastique au cours duquel je croyais avoir prêché sans avoir touché les gens, voici qu’une personne m’a dit que j’avais été sans le vouloir porteur de paroles de bénédiction. Peu importe le nombre des retours et les années qui les séparent, l’essentiel alors est que ces paroissiens sont devenus à leur tour, pour leur pasteur, dresseur  de stèles, en rappelant que Dieu était là et que je ne le savais pas. Même comme pasteur, j’avais tendance à l’oublier.

Et nous voici arrivés à notre dernière histoire de  pierre. « Il appela cette maison Béthel, c’est-à-dire Maison de Dieu » [4]

Béthel, l’endroit où Jacob a passé la nuit est devenu  plus tard un très important lieu de rassemblement cultuel, un temple où l’on fait mémoire ensemble du Dieu fidèle.

Il paraît loin le temps glorieux des cathédrales, elle paraît lointaine la génération des bâtisseurs de demeure de Dieu en dur avec des pierres ouvragées. Sans doute la mission pour vous pasteurs et diacres est devenue moins visible, sans doute les attentes et les croyances de nos contemporains sont devenues plus floues, sans doute il faut souvent avant de dresser sa pierre commencer par creuser et déblayer les obstacles, casser un ou deux préjugés cailloux et sans doute il faut commencer par donner de l’espace, à commencer par de l’espace temps.

Sans doute il plus difficile aujourd’hui qu’hier de proposer une vie commune.

Mais Béthel la demeure de Dieu se construit avec la réalité dans laquelle nous vivons, puisque le rédacteur prend soin de noter qu’auparavant la ville s’appelait Louz. Malgré les duretés des temps pour les croyants, il est des réalités qui restent, celle de la découverte et de l’étonnement, celle de Jacob. celle Zachée le curieux comblé  par la rencontre avec Dieu qui finit par lui demander l’hospitalité. En tant que pasteur et diacre, vous recevez bien une mission spécifique. Vous êtes appelés à susciter, encourager, rassembler ceux et celles qui se rendent à Béthel et qui veulent être témoins.

Votre tâche en tant que consacrés et agrégée aujourd’hui, aussi belle que difficile, est de construire autour du lieu de culte une communauté de dresseurs de stèles qui, ensemble, viennent faire mémoire du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Saint Aubin, 14 janvier 2018, dimanche à l’heure de la tombée de la nuit, pour nous Béthel aujourd’hui en ce jour et en ce lieu. Vous, Marianne, Christine, Vy et Vincent, vous êtes envoyés comme rassembleurs de tous les dresseurs de stèles, des témoins sont dispersés la semaine par les travaux et les jours. Vous êtes appelés à les réunir pour former un peuple qui, d’une seule voix, peut confesser avec joie :

 Oui, vraiment Dieu était en en ce lieu et nous le croyons.

Amen

 

[1] Voir Gerhard von Rad ; la Genèse, trad. Etienne de Peyer, Labor et Fides, Genève,1968 [1949], p. 288-289.

[2] Genèse 28,18

[3]  Genèse 28,16

[4]  Genèse 28, 19

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