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La formation dans une société en mutation

Quelle est la différence entre l’ignorance et l’indifférence ?
Je ne sais pas et je m’enfiche !

  1. L’argile et le potier

Pour matérialiser notre désir de formation et aiguillonner notre responsabilité quant à la transmission de l’Evangile, j’ai apporté un peu de cette terre de Sicile que nous avons appris à connaître et aussi à aimer. Cette terre et l’image du potier rapportée dans le livre de Jérémie[1] nous aident à reformuler plusieurs rappels.

De cette lecture Jérémie 18, 1-12, je retiens trois idées forces.

  • D’abord, ce récit confesse, à sa manière, que Dieu seul est l’artisan de toute existence vécue dans la foi. Dieu seul possède la technique du bon potier.
  • Ensuite, l’image de l’argile est saisissante, si nous la relisons dans une perspective anthropologique. L’argile se modèle, mais se durcit aussi. Le contexte de jugement, dans lequel ce texte est inséré, indique que le cœur de l’humain s’endurcit également. Nous sommes renvoyés à la limite de nos tentatives de formation et de conscientisation. Notre prochain n’est pas une pâte malléable qui se laisserait pétrir à notre guise. Il demeure libre, et il doit être reconnu dans sa singularité. Cela n’est pas seulement une malchance, c’est aussi une chance ! Comme protestants, nous avons toujours prôné la liberté de conscience. Il n’est pas bon que la société nous forme trop en nous coulant sans autre dans un moule. Chaque personne formée peut et doit garder sa personnalité.
  • Enfin, et ce point est certainement le plus important, l’échec ne sanctionne pas l’entreprise. C’est avec le même matériau - je dirai la même pâte humaine - que Dieu recommence ce qui était raté. Nous voici appelés à mettre notre persévérance de « formateurs » au diapason de celle de Dieu.

Nous venons d’évoquer les limites posées à nos ambitions d’enseignants. Il est bon maintenant de voir comment nous pouvons déployer aujourd’hui, dans une société en mutation, les potentialités de la formation que nous sommes appelés à dispenser.

 

  1. La croix du positionnement

 

  • L’Eglise minoritaire dans une culture de l’entreprise

 

Du point de vue d’une théorie des organisations et du management, L’Eglise se définit comme une NPO, une « organisation no profit ». Or dans notre monde règne la loi impitoyable du marché, avec une manière particulière de poser les questions concrètes :

- Combien ça coûte ? (les moyens à mettre en œuvre pour obtenir le résultat escompté seront évalués et limités au maximum) ;

- A quoi ça va servir ? (voir l’« utilitariste ») ;

- Qu’est-ce que j’y gagne ? (dans une mentalité de consommateur / producteur, le profit à tirer de toute action est primordiale).

Le contexte global dans lequel s’inscrivent nos ministères est sous l’emprise de l’ordre économique[2]. Mais, pour les collectivités, l’argent est devenu plus rare. Les entreprises doivent devenir rentables, même celles d’intérêt public tels que la poste, les hôpitaux et l’université. A titre d’exemple je mentionne que j’ai reçu un questionnaire du rectorat de l’université de Genève qui s’intitulait « étude d’impacts ». De tels formulaires posent le problème de l’articulation du « qualifiable » et du « quantifiable ». L’Eglise n’échappe pas à ce type d’interrogations : nos pasteurs et nos enseignants sont aussi évalués dans le cadre d’offres de perfectionnement et d’ajustement.

Ainsi, qu’elle le veuille on non, l’institution ecclésiale est marquée par la culture de l’entreprise. Et dans ce climat, il faut veiller à ce que la quête éperdue du succès ne l’entraîne pas dans l’accommodation plutôt que dans une nécessaire adaptation. Il ne faut pas qu’elle joue la vérité contre l’efficacité.

Poser la question de la formation, donc de la transmission et de la communication de l’Evangile, entraîne une réflexion quant à notre rapport au monde. Nous ne devons ni le démoniser ni l’idéaliser, mais l’assumer positivement. Nous voici alors à pied d’oeuvre pour formuler la question cadre de cet exposé : comment pouvons-nous faire un bon usage de la culture de l’entreprise dans laquelle nous baignons ? Autrement dit, pour reprendre le titre de notre colloque, comment nous situer comme formateurs dans une société en mutation ?

 

2.2. De l’indifférenciation à l’indifférence

 

En tant que minorité protestante, que pouvons-nous apporter d’original et d’inédit dans la formation ? Comment pouvons-nous prolonger communautairement la phrase d’E. Lévinas : « La liberté c’est de faire ce qu’aucun autre homme ne peut faire à ma place » ? La difficulté touche également le contenu de ce que nous voulons transmettre. Parmi les nombreuses raisons à nos difficultés, il y a ceci : l’indifférenciation entraîne une certaine indifférence. Si nous n’avons rien de spécifique à dire, alors nous nous diluons dans la masse. De plus nous sommes en situation de vive concurrence. Il faut savoir que, dans le minuscule pays qui est le mien (la Suisse), plus de 600 organisations religieuses proposent monts et merveilles pour satisfaire la quête spirituelle de nos contemporains et leur offrir des moyens de trouver le bonheur. Que pouvons-nous apporter et que personne d’autre n’apporte de cette manière ?

Remarquez que la manière même de formuler la question est déjà significative de la culture de l’entreprise dans laquelle nous nous trouvons. En termes de marketing, nous sommes en train de positionner notre « produit » par rapport à la concurrence.

La formation apparaît comme un marché saturé, mais paradoxalement il est aussi en pleine extension. Et notre difficulté relève d’un problème de positionnement. J. Willaime le montre très bien dans son ouvrage intitulé La précarité protestante. Une des raisons de notre fragilité tient dans le fait que nous sommes coincés. D’un côté, nous nous rendons bien compte que nous voulons et devons élargir notre base sociologique (de ce point de vue, rien n’est possible sans une certaine densité et une certaine visibilité) et d’un autre côté, nous ne pouvons simplement considérer nos voisins et nos collègues de travail comme des protestants potentiels qu’il suffirait de convertir (et ceci au nom de nos rapports avec les autres Eglises, catholique notamment). Avec mes collègues de l’université de Genève, nous sommes pris dans une même difficulté de positionnement et de recherche de nouveaux clients. La difficulté se corse même un peu pour nous, car les futurs « convertis protestants » doivent être porteurs d’un baccalauréat ou d’un titre équivalent.

Elargir la base sociologique du protestantisme tout en évitant un prosélytisme manipulateur, telles sont les deux exigences auxquelles nous devons répondre. Cela nécessite que nous acceptions d’entrer dans une démarche commune de clarification de ce que nous voulons et pouvons offrir. Contrairement à ce que nous imaginons à tort, le marketing n’est pas d’abord une entreprise déloyale (il peut hélas aussi le devenir), mais il est d’abord une réflexion sur les interactions qui régissent une entreprise avec son environnement social et économique.

2.3. Les paramètres d’un positionnement

Le Leitbild

L’image force correspond à notre identité de groupe, elle répond à la question : pour quelle maison voyageons-nous ? Elle est sous-tendue par l’exigence : voilà ce que nous aimerions être. Cette image directrice est faite pour être vue de l’extérieur. Le Leitbild est élaboré avec les paroissiens ou le groupe porteur. Les spécialistes nous montrent que, dans les mutations qui sont les nôtres, cette image (qui porte, de fait, tout projet ecclésial) « se fabrique » pour trois à cinq ans, en fonction du groupe qui mettra en œuvre le projet.

La concurrence

Nous sommes appelés à nous profiler par rapport à d’autres offres voisines qui pourraient paraître identiques. Par exemple, comment nous positionner par rapport aux Eglises évangéliques ? Sur ce point, je serai clair. Ce n’est pas parce que nous parlons du même Christ que nous avons une même théologie et une même pratique. Il me paraît essentiel d’oser le débat critique dans le conflit des interprétations (notamment autour de thèmes comme la guérison ou le salut). Ce débat présuppose une reconnaissance réciproque.

Les groupes cibles

Quelque chose de la volonté des gens doit être touché ! Les gens ne vivent pas tout seuls ; il faut nous donner les moyens de vérifier l’adéquation entre l’attente des participants potentiels et nos offres. Autrement dit, une tâche nécessaire lorsque nous élaborons un projet de formation est de penser l’articulation entre les instigateurs de la formation et les destinataires de celle-ci. Tout projet de formation présuppose une clarification de ce que les spécialistes nomment les groupes cibles. Mettre sur pied un cours de prédicateurs laïcs en Sicile, un cours pour conseillers presbytéraux dans la région parisienne ou encore un cours d’homilétique destiné à des pasteurs de Rhénanie nécessite une pédagogie différenciée : la finalité, les objectifs, les moyens et les méthodes doivent à chaque fois être ajustés de la façon la plus consciente possible. Dans l’optique d’une formation, il me paraît essentiel de tenter des « retours ». Ces feed back nous sont indispensables. Ils nous rendent l’inestimable service d’instaurer une circulation de la parole. Ils nous aident à mettre sur pied un véritable partenariat avec ceux et celles que nous formons. La communication vers l’extérieur requiert également cette démarche (l’Eglise Réformée Evangélique du canton de Vaud a mis en place un numéro vert pour recueillir suggestions et critiques).

Les prestations

Nos Eglises sont des associations à but non lucratif. Qu’offrent-elles au plan symbolique et au plan réel ? Entrent en jeu toutes les questions de contenus (et de la qualité de ceux-ci). Contrairement à ce que pourrait faire croire une certaine idée de la publicité, le contenu est toujours décisif. Les gens ne reviendront pas si nous avons négligé cet aspect. Dans le point suivant, je vais donc chercher à répondre (de façon sommaire il est vrai) à cette question du contenu. Pour ce faire, je garde en mémoire l’idée de la nécessité d’une originalité, d’une offre de formation spécifiquement protestante.

 

  1. De la croix du positionnement au positionnement de la croix

 

  • Le principe d’aspérité

Le principe d’aspérité se déploie tant dans les affirmations théologiques que dans le vécu quotidien. L’aspérité du réel se caractérise par la non-adéquation entre la réalité telle que nous la concevons et le réel auquel nous nous heurtons ; ce dernier se caractérise par le fait qu’il est non domesticable : il nous résiste. Les faits sont têtus. Dans la vie, « tout ne va pas toujours comme on veut ». Ce point entre en tension avec la mentalité de la Génération glisse. Il n’est pas indifférent que l’on parle de surfer sur internet.

 

  • Le principe d’aspérité (point de vue théologique)

 

Cette prise en compte de l’aspérité du réel comprend une dimension théologique. Elle renvoie à la polarité entre le Dieu caché et le Dieu révélé. Je remets en cause un Dieu qui ne serait perceptible que dans le magique et le merveilleux. Face à l’engouement que suscite « Dieu en direct », la foi chrétienne propose - si je garde la métaphore télévisuelle - un « Dieu différé ». La différence entre Dieu et l’homme implique une prise en compte de la dialectique du Dieu caché-révélé. Dieu nous appelle à une foi empreinte tout à la fois d’inquiétude passionnée et d’abandon confiant, de maîtrise et de non-maîtrise. Comme protestants, nous dénonçons la confusion entre le Dieu tel qu’il se révèle dans les Ecritures et un divin tel que les désirs de l’homme le façonnent.

 

3.3. Le principe d’aspérité (point de vue pratique)

 

Nos idées toutes faites sont soumises au démenti ; nos représentations idéales (y compris celles concernant Dieu) se voient mises en cause par nos expériences et par notre perception du monde. Et la foi chrétienne émet une prétention qui a valeur d’universalité. Elle veut éclairer l’ensemble de la vie humaine (y compris ses aspects problématiques), elle invite les gens à demeurer dans toute la réalité et à l’assumer de façon constructive.

Dans le sillage de l’apôtre Paul et des Réformateurs, la vérité chrétienne apparaît comme extérieure à l’homme : la raison humaine et la religiosité spontanée butent sur cette vérité rugueuse et saillante ; l’Evangile renverse les certitudes humaines, il bouleverse nos valeurs et nos conceptions du bonheur. L’originalité de la réponse biblique réside dans une autre manière de prendre en compte les aspérités de l’existence. Alors que d’ordinaire nous cherchons à aplanir les écueils voire à les fuir, elle en fait le lieu de la foi. Le christianisme relève tout entier de la « raison pratique ». Il cherche à dire Dieu dans le réel. Il se déploie comme un art de vivre.

Il nous faut alors penser la question de la transmission de ce principe d’aspérité et voir comment il peut être compris et éprouvé par les personnes que nous sommes appelés à former. Cela m’amène à m’intéresser à la notion d’expérience.

 


  1. Autour de la notion d’expérience

 

  • Expérience vécue et apprentissage par l’expérimentation

 

Voici la définition de l’expérience, telle que nous pouvons la lire dans le dictionnaire Petit Robert de 1985. « Le fait d’éprouver quelque chose considéré comme un élargissement ou un enrichissement de la connaissance du savoir et des aptitudes ». Ce qui importe aujourd’hui, c’est la notion d’expérience vécue (Erlebnis), d’un fait vécu et prouvé par une personne, fait caractérisé par une certaine immédiateté. L’expérience est un terme à la mode, qui renvoie à l’idée d’émotion forte et à la notion d’ambiance. L’expérience vécue est devenue aujourd’hui une valeur refuge, un garde-fou dans une société sécularisée. Elle est liée non seulement au subjectif (ce qui est une bonne chose), mais encore au subjectivisme qui érige en absolu ce que vit et ce que ressent l’individu. L’important alors, nous dira-t-on, consiste à éprouver du plaisir, à vivre le meilleur possible dans le moment présent. La vérité se trouve « en toi, dans ce que tu ressens ». La recherche de plaisir implique une créativité propre, peu importe ce que les autres pensent ou vivent. L’expérience vécue devient normative. La situation d’apprentissage qui est la nôtre aujourd’hui est marquée par l’idée d’expérimentation. Mes enfants essaient, ils testent, alors que bien maladroitement je tape sur la touche aide ou ‑ hérésie quasi impardonnable ‑ je sors le mode d’emploi ou le Windows pour les nuls.

 

4.2. Le partage des acquisitions

A côté de l’expérience vécue, il nous faut parler de l’expérience liée à une théorie de la connaissance. Cet aspect est lié à l’exercice des facultés intellectuelles et à la transmission de savoir. Il englobe l’ensemble des acquisitions de l’esprit résultant de l’exercice de nos facultés. Il est donc plus spécifiquement liée au pôle de l’objectivité.

 

4.3. Conséquences de ces deux types d’expérience

 

  • L’expérience vécue a pris le pas sur les expériences transmises, condensées dans un savoir. Ce qui importe aujourd’hui, y compris dans la religion (cf. les charismatiques), c’est l’expérience sensible. Il est plus important d’expérimenter une vérité que de connaître un savoir doctrinal. La transmission d’un savoir entre en concurrence avec l’expérience vécue. Dans certains cas, il faut avoir fait état publiquement d’un certain nombre d’expériences pour faire partie du groupe[3]. Les expériences vécues par le groupe deviennent normatives et légitimatrices. L’émotionnel a pris le pas sur l’intellectuel.
  • Dans l’exercice de la théologie, la difficulté me paraît être le logique (au sens de la parole intelligible, claire et si possible simple) et non pas le theos (selon les sondages effectués, Dieu se porte ma foi assez bien[4], même si l’on précise rarement de quel Dieu on parle).
  • La sincérité et la transparence sont devenues normes et critères de savoir. Or il n’est pas besoin de compétences pour « être sincère ». Le discours de la sincérité est le discours le plus démocratique qui soit, même s’il n’est jamais facile d’exprimer ses sentiments (en particulier les sentiments négatifs ont de la peine a être verbalisés).
  • Le pôle de l’attestation de la vérité chrétienne est menacé par le relativisme ambiant. Ce dernier se caractérise par son refus de prendre en compte la pertinence même de la question de la vérité. Il prétend en effet que toute vérité dépend d’un lieu, d’un moment, d’une époque donnée, et qu’elle n’existe que de façon relative : tout le monde a un peu raison et un peu tort. La quête même de la vérité est remise en cause. Le simple côtoiement de subjectivités annule la possibilité même de débattre. Le relativisme est dangereux, car, sous couvert de largeur d’esprit et de pseudo-tolérance, il se montre finalement hermétique à toute forme de pensée structurée.
  • Le relativisme ambiant est la fois cause et conséquence de la fragilisation des institutions dispensatrices de sens et de valeurs : l’autorité des institutions est mise à mal. Les termes utilisés pour qualifier ces dernières sont la lourdeur, la froideur, voire la suspicion de l’honnêteté des ceux qui en détiennent les rênes.
  • L’expérience religieuse prime sur l’engagement et la militance. L’expérience sensible, l’épanouissement de soi, prime sur la prise de responsabilités et l’engagement pour un monde où régnerait moins d’injustice.

4.4. L’articulation entre l’expérience vécue et le partage des acquisitions

 

Si nous n’articulons pas suffisamment ces deux notions, nous succombons à trois risques.

Premier risque : l’absolutisation de l’expérience vécue

L’expérience vécue devient alors seul critère de vérité. Par exemple, la vie du groupe est comprise indépendamment du thème et de l’objet spécifiques de la rencontre.

Deuxième risque : l’absolutisation des connaissances

L’Evangile se limite alors à la transmission d’un savoir, sans connexion avec les expériences vécues par les participants.

Troisième risque : divorce entre expérience vécue et foi évangélique

Les expériences vécues et la transmission d’un savoir sont disjoints à un tel point, que le pont entre les deux est brisé : il y a divorce entre la vérité évangélique et la vérité vécue.

Le divorce peut prendre la forme de l’intellectualisme, qui sépare le cœur et la tête au profit de cette dernière. Ce divorce me semble aujourd’hui le fait d’une certaine exégèse historico-critique, par exemple lorsque elle réfléchit insuffisamment à ses finalités (notamment herméneutiques).

Inversement, le divorce peut prendre la forme du sentimentalisme, qui sépare la tête du cœur au profit de ce dernier. C’est le cas lorsqu’on refuse le fait que le sens d’une expérience religieuse se construit en lien (parfois en confrontation) avec des traditions reçues.

L’articulation entre expérience vécue et savoir mérite d’être reprise sur les bases du vieil adage méthodologique qui s’énonce comme suit : Il faut bien distinguer pour mieux unir ». Ce qui est vrai pour la christologie l’est sans doute aussi pour l’anthropologie.

Cette articulation entre expérience personnelle et expérience collective renvoie à l’articulation du sens et des références. Ces dernières ont forcément un aspect communautaire. La tradition n’est justement pas une invention personnelle, mais un héritage commun. Il nous faut donc penser plus avant cette distinction entre individuel et communautaire. Autrement dit encore, il nous faut articuler la nécessaire appropriation personnelle et la non moins nécessaire transmission traditionnelle. Comment s’effectue aujourd’hui cette transmission et dans quelle communauté ? L’apparition de nouveaux médias a transformé notre idée de la communauté jusqu’ici définie par un ensemble de personnes qui se rassemblaient en fonction d’une géographie commune. Même si les déplacements sont parfois longs et coûteux en temps et en énergie (certains parmi vous sont bien placés pour le savoir), le rassemblement est conditionné par l’idée d’un territoire, d’une aire géographique donnée et déterminée. Une des mutations principales de notre société aujourd’hui me semble la transformation de ce mode de rassemblement et de communication. Sans doute, et je m’en réjouis, ce mode subsistera-t-il ; mais d’autres modèles « communautaires » sont en train d’émerger, par exemple la communauté virtuelle.

 

  1. La formation protestante dans une société en mutation

 

La communauté virtuelle d’intérêts peut devenir plus réelle que la communauté effective. Quelqu’un m’a raconté que des paysans de montagnes européens, qui étaient tous confrontés aux mêmes types de problèmes, avaient créer un site internet où ils parlaient par E Mail. Ils se donnaient les trucs transposables pour améliorer leurs conditions de vie. On pourrait multiplier les exemples qui illustrent le fait que des communautés virtuelles sont en même temps bien réelles. Et il est probable, comme le montre la belle expérience de l’enseignement à distance rapporté ici même à Palerme, que le protestantisme des pays latins d’Europe forme déjà une communauté virtuelle, et en même temps réelle.

Mais je discerne un danger, celui de la communauté par préférence : par la magie du réseau on en arrive à des communautés où les différences ne sont plus prises en compte. Or nous ne sommes pas encore dans le Royaume, et il y a encore dans ce monde des Juifs et des Grecs, également des hommes et des femmes[5]. Ce risque existe aussi dans nos communautés protestantes réelles, mais le risque est plus grand sur Internet. Avec ma souris, je choisis d’aller là où je veux (et seulement là). Je crée en quelque sorte ma communauté. L’apprentissage de la différence est occulté. Nous touchons là un problème épineux signalé par L. Sfez dans sa critique de la communication. La communication, par le biais des multimédia, constitue un système fermé. Elle est ouverte uniquement au déploiement d’une subjectivité interne, sans ouverture aux démentis que pourrait donner l’expérience de l’altérité. Pour caractériser ce risque, L. Sfez a forgé un terme nouveau : le tautisme, qui se définit comme « la contradiction de deux termes, autisme et tautologie. Autisme, maladie de l’auto-enfermement où l’individu n’éprouve pas le besoin de communiquer sa pensée à autrui ni de se conformer à celle des autres et dont les seuls intérêts sont ceux de la satisfaction organique ou ludique. Est dite tautologie toute proposition identique dont le sujet et le prédicat sont un seul et même concept ou encore, suivant Wittgenstein, toute proposition complexe qui reste vraie en vertu de sa forme seule, quelle que soit la valeur de vérité des propositions qui la composent. Le tautisme, c’est un autisme tautologique »[6].

Si nous voulons mettre en œuvre le principe d’aspérité, nous devons combattre le tautisme. Car ce dernier refuse toute extériorité, et donc la transcendance. La formation responsable se doit de traquer les dépendances sous toutes leurs formes Autrement dit encore, toute formation est en même temps éducation, c’est-à-dire « conduite hors de ». La formation est émigration hors du règne de l’opinion commune, hors de la pensée unique. L’émigration doit conduire au pays de l’autonomie, d’un pays ou l’on apprend à penser par soi-même.

  1. Conclusion : entre tester et attester [7]

La tâche d’une formation chrétienne protestante est de proposer une nouvelle expérience, totalisant les expériences vécues et les expériences transmises. Les deux types d’expériences doivent être articulés de telle manière que le pôle de l’attestation (ou de la transmission) puisse être testé (expérimenté) par nos destinataires. La vérité chrétienne est bien une vérité à tester, à mettre en œuvre, à expérimenter ; elle est aussi une expérience à transmettre. Nous pouvons et devons attester qu’elle nous dépasse, qu’elle existe avant et après nous, et surtout que l’essentiel a été fait avant nous et se fait  en dehors de nous. Dans cette tâche d’attestation de la vie et de l’oeuvre de Dieu, et de son Esprit, puissions-nous nous stimuler par cette parole de K. Barth que je cite de mémoire : « Nous n’avons pas à avoir honte de l’humanité de Dieu ».

Félix Moser, Publié pour la première fois dans « La formation dans une société en mutation », in Bulletin des conférences des Églises Protestantes des Pays latins d’Europe. Formations et mutations de sociétés (actes du Colloque), Palerme, du 25 février au 1er mars 1998, paru en octobre 1998, p. 5-18.

 


 

 

[1] Jr 18, 1-12.

[2] Un participant m’a fait remarquer avec raison que les constats économiques que nous faisons comme théologiens risquaient d’être dangereux et paralysants s’ils étaient repris de façon simplifiée ou formulée de façon stéréotypée. Les divers paramètres de la culture de l’entreprise dans laquelle nous baignons doivent être analysés avec plus de précisions. Dans le texte prononcé, il ne s’agit que de tendances générales qui mériteraient d’être affinées et nuancées

[3] Définition du groupe : c’est un lieu où chacun compte pour chacun. Le pouvoir est alors défini comme celui qui cadre la situation en édictant les expériences normatives. Celui qui cadre la situation a le pouvoir.

[4] Idée exprimée par H. Mottu. Du même auteur, on lira la belle méditation « Vers une foi adulte ». Il dit préférer renoncer au terme de « ‘formation’, qui me paraît prétentieux et qui semble induire l’idée d’un moule, d’une image, d’un ‘donner forme à’, d’un ‘façonner’, pouvant mener à un conformisme culturel et idéologique destructeur. Par là même, il faut, me semble-t-il, sortir du thème cher à l’idéalisme et au romantisme allemands du 18ème siècle, la Bildgung, qui a pour finalité une ‘autonomie’ bien discutable de l’être humain lors de sa ‘minorité’, et en rester au mot plus sobre d’é-ducation pour que chacun et chacune croisse à son propre rythme en vue de sa libération tant personnelle que collective », in Les cahiers protestants. Adultes en formation, chance ou défi pour L’église ? Nouvelle série, Avril 1987, no 2, p. 5-11, en particulier p.10-11.

[5] Allusion à Gal 3, 28.

[6] Lucien SFEZ, Critique de la communication, Paris, Seuil, coll. Point Essais no 254, 1992, p. 99-148, en particulier p. 111.

[7] Voir P. Bühler, « Tester et attester, l’évaluation herméneutique des nouvelles religiosités et spiritualités », thèses présentées à l’Institut Romand d’Herméneutique et de Systématique, le 13 juin 1996.

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