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Séduire et convaincre : l’alchimie et l’apôtre Paul

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« Il n’y a pas de prise de parole sans un peu de séduction, nous susurre le sens commun ; tout est affaire de dosage : séduisons un peu pour mieux convaincre ! » Nous sommes alors entraînés dans une subtile alchimie, et personne n’a encore réussi à mettre en formule les différentes composantes d’une communication convaincante ; les éléments qui la composent sont trop volatiles et mystérieux. Tous, pourtant, nous continuons à chercher fébrilement la formule magique. Comment s’y prendre pour convaincre ? Ouvrons alors un vieux grimoire. Relisons quelques extraits de la correspondance de l’apôtre Paul. Dans son enseignement, ce génial communicateur de l’Evangile présente diverses façons de faire pour amener quelqu’un à la Vérité. Ces possibilités se dévoilent dans des discours : celui du prophète hébreu, celui du sage grec, celui du super-apôtre. En contre point à ces trois figures, Paul profile celle de l’apôtre[2].

« Les Juifs demandent comme preuves des miracles » (I Co 1, 22a). Ce qui entraîne l’adhésion dans la figure du prophète juif, c’est le signe ; il est compris comme une intervention spectaculaire de Dieu. Il atteste la puissance divine. Il brise la résistance des sceptiques. Les humains sont à l’affût de tels signes visibles : qui n’a pas souhaité un miracle permettant de renverser une situation désespérée ? L’accomplissement d’un prodige donne un extraordinaire pouvoir de persuasion à celui qui en l’auteur.

« Les Grecs recherchent la sagesse » (I Co 1, 22b). Pour le sage grec, le levier qui permet d’amorcer l’adhésion réside dans le recours à la sagesse, comprise ici comme une observation attentive et réfléchie de la nature. Cette dernière est habitée par un ordre divin qui nous dépasse et dont Dieu est le garant. Les hommes et les femmes de tous les lieux et tous les temps ne se lassent pas d’interroger les mystères de la nature ; ils cherchent à en percer l’énigme. Ils accordent donc autorité aux savants qui expliquent les lois régissant l’univers. Fonder sa force de persuasion dans la raison donne aussi un grand pouvoir.

« Je ne suis inférieur en rien à vos super-apôtres » (II Co 11, 5) ! Dans les chapitres 11 et 12 de la deuxième épître aux Corinthiens, Paul présente les méthodes de ces super-apôtres. Ces derniers usent de tous les moyens dont ils disposent pour séduire. Ils cherchent à attirer les Corinthiens de façon irrésistible. Pour atteindre ce but, ils se prévalent, entre autres, de leurs expériences spirituelles extraordinaires. Par le témoignage de leurs relations avec le divin, ils éblouissent et aveuglent ceux et celles qu’ils veulent convaincre. Rendons justice à ces super-apôtres : nombreux sommes-nous à aspirer à une expérience spirituelle exaltante qui allégeraient les pesanteurs du quotidien. L’argument persuasif réside dans un contact possible et immédiat avec le divin. Par cette offre, les super-apôtres pensent emporter l’adhésion de leurs interlocuteurs.

L’art de convaincre exige que l’on prenne en compte les questions et les préoccupations d’un auditoire particulier. Le génie de Paul tient dans la mise en pratique de cette règle essentielle. « Je me fais tout à tous » (I Co 9, 22). L’apôtre sait se placer sur le terrain de ceux et celles qu’il cherche à convaincre. Il fait sienne la mentalité et la culture de ses destinataires. Il prend acte des présupposés de ses interlocuteurs. L’apôtre utilise toutes les ressources de l’argumentation et toutes les techniques oratoires de son époque pour déployer sa plaidoirie pour le Christ.

Face aux Juifs qui réclament un signe et face aux Grecs qui cherchent Dieu par la sagesse, Paul « prêche le Christ crucifié » (I Co 1, 23). Sa prédication est de l’ordre de la déclaration : Paul pose une affirmation publique. Cette parole âpre n’a d’autre autorité que celle d’être dite à qui veut l’entendre ; elle n’a pas d’autre prestige que son contenu, à savoir le message de la mort et de la résurrection du Christ. Les propos de Paul sont de l’ordre de la foi. Ils n’appartiennent ni au monde de l’évidence ni au règne du démontrable. Une impasse est posée. La prédication de la croix renvoie à un événement qui met notre langage en panne. Elle est scandale pour le discours juif qui ne voit dans le visage du Crucifié que l’aveu d’une faiblesse et d’une péripétie malheureuse ; elle est folie pour le discours grec qui cherche à légitimer son message par un appel à la raison. Mais, aux yeux de Paul, quiconque s’appuie sur ces deux arguments-béquilles rend vaine la croix du Christ. On ne peut donc se réclamer de Paul pour légitimer un discours timoré qui bredouillerait l’Evangile. Au contraire, Paul nous encourage à prendre nos responsabilités pour dire ce que l’on croit vrai.

Face aux super-apôtres qui « annoncent un Jésus différent » (ICo 11, 4), Paul recourt à l’humour et à l’ironie pour amener ses contradicteurs à rejoindre son point de vue. Comment s’y prend-il ? Il commence par se décrire avec les traits que réclament ses adversaires ; puis, s’appuyant sur cette caricature de lui-même, il expose en contrepoint sa propre compréhension du ministère. Paul rappelle que lui aussi est le bénéficiaire d’expériences religieuses, comme l’atteste sa rencontre du Christ sur le chemin de Damas ; Paul admet aussi qu’il est un mystique dans le sens où son expérience avec Dieu est immédiate et radicale. Mais pour lui, ses expériences sont indicibles et il ne veut pas les utiliser comme des armes de persuasion. Il juge déraisonnable, l’autoglorification de ses adversaires qui se targuent d’expériences extatiques. Paul, qui n’a pourtant rien à leur envier, refuse de se vanter ainsi. Peu lui importe de raconter ce qu’il a vécu d’extraordinaire ; l’essentiel est ailleurs : Paul veut mettre en route la quête spirituelle de ses auditeurs pour les amener au Christ. Pour convaincre, Paul préfère se présenter tel qu’il est : un être humain marqué par la faiblesse. Paul combat les faux-apôtres justement parce qu’ils nient les limites assignées à l’homme.

Les trois types de discours combattus par Paul, celui du Juif, celui du Grec et celui du super-apôtre se rejoignent : ils sont des figures de maîtrise. Or Paul veut précisément confesser que le seul vrai Maître de nos vies est le Dieu de Jésus-Christ. L’autorité ou la force de conviction dont le témoin fait preuve ne peut qu’être dérivée, elle réside dans un abandon confiant en la force de Dieu. Paul exhorte ceux et celles qui annoncent l’Evangile à refuser le vedettariat ou la quête de prestiges. Pour lui, il faut refuser de se mettre soi-même en valeur, il faut renoncer à la séduction personnelle qui est forcément liée au désir de se mettre en avant. La figure de l’apôtre nous rappelle que la force de conviction doit résider dans le message et non dans l’image séduisante que le messager donne de lui-même. L’apôtre cherche à dire Dieu et à le dire vraiment. C’est pourquoi il instaure un écart entre le Christ et ceux et celles qui sont chargés de l’annoncer. Paul distingue entre le trésor de l’Evangile et le vase de terre qui en est le porteur : « Mais nous portons ce trésor spirituel en nous comme en des vases d’argile, pour qu’il soit clair que cette puissance extraordinaire vient de Dieu et non de nous » (II Co 4, 7). Le pari fou de Paul consiste à dire la puissance de Dieu au coeur même de la faillibilité humaine.

Convaincre et séduire : Foin d’alchimie ! A l’école de Paul, nous sommes appelés à convaincre sans vouloir embellir le message pour qu’il « passe » à tout prix. Rappel décapant à l’époque où la parole est souvent manipulée. Le propos ne paraît guère médiatique. Tant pis ! Après tout, vingt siècles d’histoire n’ont pas réussi à museler la prédication de la croix. Convaincre sans séduire ? Oui, et oui deux fois : il en va du respect que nous devons à nos destinataires et de la fidélité au message que nous voulons incarner.

 

[1] Publié pour la première fois dans « la Vie protestante genevoise, juin 1999, p. 5.

[2] Remarquons que « le Juif et le Grec » représentent de façon emblématique une position intellectuelle et religieuses, une position au demeurant fort respectable. Pour l’ensemble de cette réflexion, voir A. BADIOU, Saint Paul, la fondation de l’universalisme, Paris, Presses Universitaires de France, 19982, p. 43-68.

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