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La théologie eucharistique de Jean-Jacques von Allmen et l’histoire de ses effets en Suisse romande

Introduction :

« Retour vers le futur », une reconfiguration du temps

Toute liturgie est une manière de reconfigurer le temps qui passe. Elle considère le temps, non plus exclusivement comme temps qui nous échappe, mais comme présent pleinement vécu et habité par l’incognito de Dieu. Or le présent ne peut être pleinement vécu que si nous savons qu’il est aussi fait de mémoire, donc de moments du passé, et qu’il est aussi constitué par des projets, c’est-à-dire tourné vers le futur.

  1. Présentation de la liturgie de la cène selon Jean-Jacques von Allmen[1]

Pour présenter quelques éléments de la liturgie eucharistique, je vais me servir des concepts clefs de la liturgie classique, et montrer comment Jean-Jacques von Allmen va les interpréter en suivant le passé (anamnèse), le présent (épiclèse) et le futur (dont il est fait mention dans les récits d’institution[2]).

Le fil conducteur qui relie passé présent et futur est constitué par « l’histoire du salut[3] » construite sur le schéma lucanien qui, on le sait, a ensuite structuré l’ensemble de l’année liturgique : « La liturgie est comme un condensé de toute l’histoire du salut que la célébration actualise[4]. » Le culte est donc considéré comme une récapitulation de l’histoire du salut. Mais restons sur notre thème, la célébration de la cène.

 

  1. Anamnèse et épiclèse

L’anamnèse est d’abord ancrée dans la vie du peuple de l’ancien Israël par la fête de la Pâque (Ex 13, 8), fête où est rappelée sa délivrance d’Égypte. Mais ensuite et surtout, elle rappelle tout ce que Jésus a accompli lui-même. L’anamnèse lors de la célébration de la cène est voulue par Dieu et instituée par le Christ selon le rappel paulinien de 1 Co 11, 24 sqq. : « Faites ceci en vue de mon anamnèse par anamnèse de moi[5]. » L’anamnèse est plus qu’une évocation rituelle d’un événement passé. L’auteur parle en effet d’une « ré-actuation de l’événement historique que la fête célèbre[6] ». La ré-actuation les entraîne à être participants de cet événement ; plus encore, elle les y insère. Ce néologisme von allmenien veut éviter deux écueils : celui d’une théologie de la messe comme sacrifice et celui du culte de la cène comme simple aide-mémoire. « L’eucharistie n’est donc ni un ré-sacrifice du Christ, ni un simple exercice de mémorisation[7]. » L’auteur marque ici son originalité par le biais de ce qu’il faut appeler un réalisme sacramentel. D’abord, dans la ligne des premières liturgies eucharistiques de la Constitution apostolique (celle d’Hippolyte de Rome en tête), qui faisaient précéder l’anamnèse d’hymnes à la création, l’auteur rappelle que la mort et la résurrection du Christ concerne la création tout entière. C’est dans cette perspective que Jean-Jacques von Allmen propose de redonner son sens plénier à la prière qui demande l’intervention du Saint-Esprit. Seule l’épiclèse permet de dire avec force que les êtres humains ne possèdent pas la cène, et que celle-ci est un mystère qui transforme la vie des croyants[8]. Notons que dans cette description de l’épiclèse, le réalisme sacramentel est de nouveau souligné, puisque l’invocation de l’Esprit est faite sur l’assemblée et sur les espèces[9]. Ces dernières sont trans-finalisées par l’Esprit de Dieu. En lien avec le sanctus et le benedictus, l’auteur développe l’idée que Dieu a sanctifié et visité son peuple. Mais pour Jean-Jacques von Allmen, le visité par Dieu ne concerne pas seulement les êtres humains mais aussi le pain et le vin de la cène.

L’épiclèse souligne également la nécessité de se mettre en situation d’attendre et d’espérer le Royaume qui vient, et elle accentue donc la portée eschatologique de la cène. La cène est « l’acte majeur de la prière de l’Église : c’est lors de la cène qu’elle se présente en Christ devant Dieu et qu’elle s’adresse à Dieu au nom du Christ. C’est là que par sa prière elle adore Dieu, confesse et célèbre ce qu’il a fait ; c’est là qu’elle lui demande d’être intégrée à l’histoire du salut et de devenir collaboratrice de cette histoire[10] ». C’est la formule maranatha qui rend le mieux compte de l’aspect eschatologique de la cène en invoquant l’espérance impatiente du retour du Christ[11].

  1. La solidarité entre la liturgie de la Parole et la liturgie de la sainte cène

Le culte, en référence au ministère du Christ, comprend un moment galiléen et un moment jérusalémite. Le temps galiléen correspond à la partie consacrée à la liturgie de la Parole. Cette dernière a une fonction essentiellement kérygmatique. Le second temps, dit jérusalémite, concerne la liturgie eucharistique ; il a une fonction essentiellement messianique. La cène est donc absolument constitutive du culte chrétien et de la vie de l’Église. « Il n’y a pas de cène sans Église, ni d’Église sans cène[12]. »  Le culte doit être célébré chaque dimanche, chaque culte comprend nécessairement les deux moments de la liturgie de la Parole et de la liturgie eucharistique.

  1. Histoire des effets

Pour décrire les effets de la théologie de Jean-Jacques von Allmen, je me risque - au vu du temps imparti - à une typologie extrêmement sommaire. Elle n’a d’autre ambition que d’alimenter vos réflexions et le débat.

Je nomme les différents types : les inconditionnels, les adversaires résolus, les évangéliques et les chercheurs de compromis.

À chaque fois, je donnerai un ou deux arguments des tenants de tel ou tel représentant de ma typologie, en me limitant strictement à la question de la célébration de la cène.

  1. Les inconditionnels

Ces derniers ne reprennent pas forcément tous les arguments du professeur neuchâtelois. Ils ne voient pas d’inconvénient, par exemple, à ce qu’une femme pasteure puisse présider la cène. Rappelons au passage que le praticien neuchâtelois était contre l’ordination des femmes[13].

Par contre les inconditionnels suivent son plaidoyer en faveur de la célébration d’un culte complet le dimanche et d’une cène hebdomadaire.

Le théologien neuchâtelois, né en 1917[14] et décédé en 1994, a occupé de 1941 à 1958 la chaire de théologie pratique à l’Université de Neuchâtel. À ce titre, il a exercé une grande influence sur plusieurs générations de pasteurs de Suisse romande. Ce qu’un de mes collègues n’hésite pas à qualifier d’une sorte d’aura est lié aussi au contexte que vous connaissez. Dans les années 1970, sous l’influence de Vatican II, a bourgeonné en Suisse romande un « printemps d’église » marqué par l’œcuménisme avec les catholiques et avec les orthodoxes[15]. Les inconditionnels ont aussi voulu rendre le culte esthétique et ont suivi notre auteur dans son injonction à porter une aube, le port de la robe blanche étant signe de la joie de proclamer le Christ ressuscité et de l’espérance du banquet messianique[16].

Jean-Jacques von Allmen a noué des amitiés très fortes avec les sœurs de Grandchamp (lieu où il a donné des enseignements liturgiques[17]). Il a aussi été en lien avec les frères de Taizé, en particulier avec Frère Pierre-Yves Émery. Il a été très influent auprès des pasteurs résidents de Crêt-Bérard. Il a participé à de nombreux colloques chez les moines du couvent belge de Chevetogne qui rassemble des frères catholiques et orthodoxes.

       Chez les inconditionnels, je note aussi la création de Vie & Liturgie dont le Numéro 0 est consacré précisément à la célébration de la cène. Les auteurs de la Liturgie à l’usage des Églises réformées de la Suisse romande[18] plaident, dans la ligne de notre auteur, pour revenir à la tradition indivise de l’Église et pour une célébration hebdomadaire de la cène[19].

  1. Les adversaires résolus déploient deux critiques essentielles

Première critique : le refus de la double épiclèse

Sans épiclèse, le repas du Seigneur perd sa spécificité - à savoir le fait que c’est Dieu qui en est l’Initiateur et le véritable Auteur. Par contre, ce qui est critiqué avec virulence, c’est la double épiclèse (à savoir l’invocation de l’Esprit sur les personnes et sur les espèces eucharistiques). Sous la couverture théologique qui disait que l’Esprit saint ne se trompait pas et donc n’avait pas de repentir, les recommandations von allmeniennes vont entraîner une sacralisation des espèces eucharistiques. On doit les consommer sur place ou alors les utiliser de façon très respectueuse, par exemple en versant le vin dans la terre ou en donnant le pain restant aux oiseaux.

Deuxième critique : le refus d’une théologie sacrificielle

D’autres adversaires résolus le sont essentiellement pour des raisons de langage. Or cette question est beaucoup plus complexe que celle des simples mots. Ces derniers renvoient à des représentations, des sentiments et des émotions vécus. Ce renouvellement du langage a été tenté. De nombreux essais ont essayé de trouver des manières nouvelles de redonner sens et signification au vocabulaire utilisé dans le culte.  Je pense notamment aux fiches éditées par la communauté de pasteurs de « Pastorale et communauté » et à la liturgie dite jaune de l’ancienne ERF, ou encore aux prières recueillies dans le livre Traces vives[20]. « Il fallait trouver de nouveaux mots pour que la parole retentisse à nouveau[21]. » Mais pour ce qui est de la cène, la question du langage renvoie très fondamentalement à la question théologique du langage sacrificiel. Ce dernier a été remis en cause par les thèses de René Girard. Selon lui, le christianisme serait au fond original parce qu’il a supprimé la nécessité du sacrifice. En effet, la religion chrétienne, en célébrant Jésus-Christ, abolit la nécessité d’avoir recours à ce détournement de la violence qu’est le bouc émissaire, victime que l’on retrouve dans toutes les religions. Christ représente en quelque sorte la fin de tout sacrifice[22].

 

  1. 3. Troisième type : les mouvements évangéliques

Ce n’est que très brièvement, hélas, que je peux évoquer des mouvements évangéliques. Je dois me borner ici à ne mentionner que la caractéristique essentielle à savoir le primat accordé à l’expérience, et en particulier à l’expérience du don en plénitude du Saint-Esprit. Cela a pour conséquence une forme de refus de ritualisation des prières. L’accent mis sur la convivialité se heurte à ce qui est perçu comme une ritualisation excessive des prières, entre autres celle de l’épiclèse.

 

  1. 4. Quatrième type : les chercheurs de compromis

Je me range volontiers parmi ce type-là[23].

Pour ce qui est de la cène, je pense bien et juste de la partager chaque dimanche. La cène nous permet de réaliser le don du Christ avec notre être entier. Je fais mienne une perspective mystagogique de la cène. C’est en participant à la cène que l’on apprend à la vivre, tout comme c’est en marchant que l’on a apprend à marcher. Et cela m’amène à rejeter une idée importante de notre auteur qui a peur que la sainte cène soit banalisée. Dans cette optique, Jean-Jacques von Allmen refuse de faire du culte chrétien un lieu d’évangélisation. Sa position abrupte n’est plus tenable car je pense qu’il n’est pas possible de dissocier célébration du culte et évangélisation. En effet, nombreux sont nos cultes dits spéciaux : retour de camp, confirmation et paradoxalement aussi baptême sont de fait des cultes d’évangélisation.

 

Conclusion : Une coexistence non pacifiée[24]

Par contre, plus de 50 ans après, la situation a radicalement changé. Il nous faudrait mettre en commun nos forces pour penser cette articulation entre culte, cène et évangélisation. Pour l’heure, je veux être franc : comme indiqué, j’estime que notre situation liturgique en Suisse romande est celle d’une coexistence non pacifiée[25]. Nous vivons hélas une période de repli identitaire, et malgré la tolérance affichée et de surface, personne ne reprend vraiment les questions liturgiques qui fâchent.

Aussi étonnant que cela puisse paraître dans ce cadre, je pense que nous ne surmonterons les effets de cette coexistence non pacifiée que si nous nous souvenons collectivement qu’une éthique de la conviction doit toujours se doubler d’une éthique de la responsabilité collective[26].C’est dire si je trouve importante la tenue d’une journée comme celle d’aujourd’hui.

Bâle, le 11 mai 2019

Félix Moser

 

 

 

[1] Entre la publication du livre de J.-J. von Allmen sur la Cène (Essai sur le repas du Seigneur, Neuchâtel Éditions Delachaux et Niestlé,1966) et aujourd’hui s’est écoulé près d’un demi-siècle. Le livre Célébrer le salut, Doctrine et pratique du culte chrétien, Paris, éd. Labor et Fides Cerf, qui condense toute l’œuvre de Jean Jacques von Allmen, est plus tardif puisqu’il date de 1984. L’auteur y livre en quelque sorte son testament.

[2] « Ainsi toutes les fois que vous mangez de ce pain, et que vous buvez de cette coupe vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. » (1 CO 11, 26)

[3] J.-J. von Allmen, Célébrer, op. cit., p. 26.

[4] Ibid., p. 26, note 16. Jean-Jacques Allmen cite ici Joseph Gélineau. À partir de l’événement christique qui constitue non seulement le milieu du temps mais également le cœur de l’histoire humaine, l’histoire du salut comporte un triple contenu : « un contenu prophétique, un contenu sacerdotal, et un contenu royal » (ibid., p. 31).

[5] C’est nous qui traduisons.

[6] Ce faisant, il invente un néologisme. Pour la citation, voir J.-J. von Allmen, Essai sur le repas du Seigneur, op. cit., p. 24.

[7] Célébrer, op. cit., p. 16.

[8] Voir J.-J. von Allmen, Essai sur le repas du Seigneur, op. cit., p. 31.

[9] Voir Jean Zizioulas, Jean-Marie-Roger Tillard, Jean-Jacques von Allmen, L’eucharistie, Paris, Mame, coll. « Églises en dialogues 12 », 1970, p. 147 : « Disons peut-être […] que sous le dynamisme de l’Esprit Saint, le pain et le vin "ressuscitent", deviennent "aliment et breuvage spirituels" (1 Co 10, 3 s). La transfiguration cosmique finale trouve son attestation [dans la cène]. »

[10] Ibid., p. 106.

[11] L’ordre liturgique est important, car il donne une structure trinitaire à l’ensemble de la liturgie eucharistique : la préface rappelle que le culte est célébré au nom du Père, l’anamnèse évoque la vie, la Passion et la résurrection du Fils, puis l’épiclèse invoque la présence de l’Esprit.

[12] J.-J. von Allmen, Essai sur le repas du Seigneur, op. cit., p. 19.

[13] Jean-Jacques von Allmen,  « Est-il légitime de consacrer les femmes au ministère pastoral ? », Verbum caro n° 68, 1963.

[14] Jean-Jacques von Allmen fut, entre 1971 et 1974, vice-recteur puis recteur de l’Institut Œcuménique de Tantur à Jérusalem. Il a également été promu au grade de Docteur Honoris Causa des Universités de Strasbourg, d’Aberdeen (Écosse) et de Cluj (Roumanie).

[15] Dans notre ouvrage Ralph Kunz, Félix Moser (Hg.), Liturgie und ökumene, Zürich, Theologischer Verlag Zürich, 2018, pour des raisons indépendantes de notre volonté il manque  un apport de la confession orthodoxe.

[16] Pour une notice plus complète et une bibliographie, voir Claude Bridel, « Allmen, Jean-Jacques Von (1917-1984) », in Pierre Gisel et al. (éd.), Encyclopédie du protestantisme, Paris/Genève, Cerf/Labor et Fides, 1995, p. 24.

[17] Jean-Jacques von Allmen, Liturgique, Cours donné par le professeur Jean-Jacques von Allmen à l’Université de Neuchâtel pendant l’année académique 1960-1961, cours polycopié, 1961.

[18] Pour les temps de fête, édition en 1979 ; pour les dimanches ordinaires, en 1986.

[19] « C’est le début du IIIème siècle qui nouslivre le premier texte d’une liturgie eucharistique. Son auteur est Hippolyte de Rome (environ 170-135). Son traité, connu sous le nom de Tradition apostolique,  présente la liturgie d’une célébration eucharistique proprement dite. Voir Communauté de travail des commissions romandes de liturgie,. Liturgie du dimanche pour le temps ordinaire, 1986.

[20] Francine Carrillo, Suzanne Schell, Lytta Basset, Traces vives, Paroles liturgiques pour aujourd’hui, Labor et Fides, 2006.

[21] Église réformée de France, Centre Alpes Rhône, Recueil de textes liturgiques, Tournon, Recueil, 19853.

[22] Voir René Girard, Le bouc émissaire, Paris, Grasset, 1985 ; Id., Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset, 1978.

[23] La liturgie réformée était jadis un livre (voir Église réformée de France, Recueil de textes liturgiques, op. cit.). Aujourd’hui, les pasteurs travaillent sur ordinateur, avec des feuilles volantes, sur http://www.liturgiciel.ch/ et autres sites ou logiciels informatiques. Il y a là plus qu’un symbole de l’extrême diversité de nos liturgies réformées.

[24] Voir par exemple les tentatives du Synode protestant suisse Communautés vivantes et renouveau du culte, Berne, Synode protestant suisse, 1987.

[25] Voir à ce sujet la question de la diversité vestimentaire (robe noire, robe blanche, ou costume civil) que l’on n’ose plus aborder.

[26] Voir sur ce point Max weber, Le savant et le politique, Paris, Coll. Points 10/18, 2002, conférence dans laquelle le sociologue distingue l’éthique de conviction et l’éthique de la responsabilité. Le croyant est présenté comme le tenant de la conviction parce qu’il s’en remet avec confiance à Dieu. Cette confiance juste et saine peut aussi avoir pour incidence involontaire d’oublier les effets des actions humaines. L’éthique de responsabilité souligne au contraire la nécessité de rendre compte des conséquences prévisibles de nos actes.

Il s’agit, bien sûr, de ne pas opposer ces deux types d’éthique. Sans conviction, l’usure et la fatigue s’empare de toute révision liturgique d’ampleur. Mais, sans éthique de la responsabilité et du sens de l’Église universelle qui lui est liée, le sens même du renouveau liturgique se trouve miné dès le départ. La révision de la liturgie ne peut être le fruit de la seule initiative individuelle. La révision liturgique doit impliquer une collectivité : par exemple en instaurant un va et vient entre les textes produits et ceux et celles qui les mettent à l’épreuve dans l’usage.

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