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La gratuité et l’illusion du bàton redresse

La gratuité évoque le caractère immotivé ou désintéressé d’un acte. Son sens est ambivalent, tantôt négatif tantôt positif. « Un acte gratuit » peut évoquer la violence imbécile et inutile. Mais il peut également renvoyer à une action désintéressée. Cette acception nous entraîne dans la sphère de la générosité. Dans ce qui suit, je me cantonne à examiner cet aspect-là. L’idée assez abstraite de la gratuité peut se traduire de la façon suivante : est qualifiée de gratuite toute prestation (en temps et en actes, ou en argent) effectuée sans attente de retour déterminé. Cette prestation a pour conséquence essentielle de créer ou de favoriser des liens sociaux.

La gratuité : un plaidoyer

Le don devient gratuit quand nous acceptons « qu’il n’a pas de retour déterminé ». Autrement dit, un don peut être qualifié de gratuit quand celui qui l’accomplit accepte qu’il n’est pas maître de ce qu’il donne. Nul ne peut se servir d’un don pour « obliger » autrui à agir d’une certaine façon. Il ne peut mettre son prochain sous tutelle. Le don gratuit déjoue les calculs de l’utilitarisme : je ne peux téléguider le don pour amener autrui là où moi je veux. Mais il nous faut faire encore deux pas de plus sur le chemin de la démaîtrise. D’abord, nous ne pouvons jamais savoir exactement ce que nous donnons à autrui ; mon vis-à-vis peut interpréter mon acte différemment que moi. Ensuite, nous ignorons ce que mon prochain fera de ce que nous lui avons donné. L’Evangile formule cela à sa manière : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite ! » Le vrai don est celui que je fais « sans le savoir » !

L’action gratuite vise à casser une logique du « donnant donnant » : elle manifeste que les liens que nous tissons sont plus importants que les biens que nous possédons ou produisons. Ainsi, un professeur de mathématiques donne bénévolement des leçons de français à un détenu ; par ce geste, il lui signifie qu’il le voit comme un être en devenir ; il lui témoigne qu’un condamné peut changer et créer de nouveaux liens. Ce bénévole ne comptera alors ni son temps ni son argent. A mon sens, la gratuité doit se penser au cœur même d’un projet de société solidaire. Dans cette optique, celui qui fait un don est le premier bénéficiaire du geste gratuit qu’il accomplit. Il se lie et se relie à un ensemble qui le dépasse. La don crée ou entretient des liens sociaux. Face à un geste gratuit, nous répondons facilement « Tu n’aurais pas dû » ou « mais voyons, ce n’était pas nécessaire ». Bien sûr que ce n’était pas nécessaire ! Mais ce petit plus de la gratuité peut donner sens à ce que nous faisons et disons.

L’illusion du bâton redressé

Dans notre société, la gratuité apparaît souvent comme un attrape-nigaud publicitaire, elle devient le moyen (tout sauf gratuit) de fidéliser une clientèle. Dans cette optique, elle crée une dépendance entre celui qui donne et celui qui reçoit. Cette manière moderne de vivre la gratuité parasite la compréhension de la notion des services de l’Eglise : elle engendre une dette de reconnaissance peut-être plus lourde qu’une dette réelle. A ce premier malentendu s’en ajoute un second : la gratuité institutionnalisée laisse croire que ce que fait l’Eglise ne coûte rien... et que les pasteurs et les diacres vivent d’amour divin et d’eau fraîche. Ainsi la gratuité pose problème à l’Eglise. Et, dans ce contexte, la tentation me paraît grande de prôner des solutions immédiates : la vraie gratuité n’existe plus, donc imposons les actes ecclésiastiques ! Mais raisonner ainsi nous transformerait en valets d’un utilitarisme strict. Je pense qu’il est illusoire de vouloir rectifier une erreur par une autre erreur. Nous ne corrigerons pas les défauts d’une gratuité trompeuse en agissant de façon symétrique et en imposant les actes ecclésiastiques. Si nous saisissons un bâton courbé et que nous le tordons dans l’autre sens, nous ne le redresserons pas, mais nous le casserons. Il existe certes une fausse manière de vivre la gratuité qui flirte avec la lâcheté et le manque d’informations. Il faut que notre interlocuteur sache au nom de Qui et pourquoi nous offrons des services. Notre compréhension de la gratuité doit être fondée dans un projet théologique et ecclésial. C’est ensemble que nous sommes invités à décider si la gratuité est une valeur fondamentale de nos Eglises protestantes et si nous souhaitons la défendre. Il ne m’appartient pas de trancher ce débat. Mais le lecteur l’aura pressenti : je suis un défenseur de la gratuité. A mes yeux, L’Eglise ne doit pas vendre son droit d’aînesse (en l’occurrence sa liberté d’interpellation) contre un plat de lentilles (en l’occurrence le paiement des actes ecclésiastiques).

Publié dans La Vie protestante neuchâteloise, mai 2001, p. 9, ainsi que La Vie protestante Berne-Jura, mai 2001, p. 6-7.

 Félix Moser

           

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